Les Cypherpunks avaient raison. Malheureusement, personne ne sait ce que c’est qu’un cypherpunk…

cypher

Avant, quand on achetait quelque chose, on le faisait avec de l’argent liquide. Cet échange monétaire était donc anonyme en quelque sorte. Maintenant, on paye toujours par carte. L’usage de la carte de crédit inscrit une trace de cette transaction. Une trace numérique. Il en va de même pour tout ce que nous faisons aujourd’hui. Et j’insiste sur le « tout ». Vous avez un téléphone portable ? Il n’en faut pas plus pour tout savoir sur vous. Vos déplacements, vos amis, vos habitudes, vos passions, vos choix politiques, la fréquence de contact avec vos amis, si vous marchez beaucoup ou au contraire, êtes plutôt posé à la maison.
On peut même savoir si vous avez refusé de répondre à l’appel de votre femme ou de vos parents. La fonction gyroscopique du téléphone a montré que vous avez bien tenu votre téléphone en main au moment de l’appel, le téléphone s’est immobilisé une seconde ou deux puis a été reposé horizontalement. Voilà, on sait que vous avez refusé l’appel de George/Michel/Maurice ou Philibert.

Nous sommes passé à l’ère du numérique en 10-20 ans à une vitesse hallucinante. On est passé d’un monde complètement anonyme, à un monde où tout est enregistré dans un data center quelque part.
Si tout est enregistré ce n’est pas par plaisir. On n’a pas choisi de tout sauvegarder pour dire à son voisin « t’as vu, moi j’ai plus de données que toi hahahaha ». Non.
On a tout sauvegardé afin d’exploiter les données. Faut il vraiment expliquer le poids de la publicité dans le monde pour comprendre que ses données sont une mine d’or pour qui veut vendre quelque chose ? Si l’exploitation de ses données sont une mine d’or pour le commerce, c’est également une mine d’or pour les gouvernements.
Les puissances de calculs pour exploiter tout ça, on les a. Et, chaque petite application sur votre téléphone y va de son grain de sel. Plus rien n’est anonyme.

Il n’y a pas violation de la vie privée lorsque quelqu’un met une photo de vous en ligne car la plupart du temps « on est d’accord » (ou pas forcément), il y a violation de la vie privée quand quelqu’un prend une photo de vous, et la stock. C’est à ce moment précis qu’il y a violation de vie privée.
Ce système de stockage, c’est juste un des plus gros business de la planète à l’heure actuelle. Pensez y. Et grâce au stockage, il y a la possibilité d’exploiter ces données à n’importe quel moment.
Avec toutes ces infos, il est très facile de donner honte à quelqu’un. On peut penser être fort, avoir le pouvoir d’assumer. Mais assumer quelque chose devant 10 personnes, c’est une chose. L’assumer devant plus de 10 personnes, ça commence à être difficile. La honte, chez l’homme, c’est une arme de destruction massive.

L’important pour les entreprises ou les gouvernements, est de laisser le sentiment que les gens ont le contrôle de leur vie. La réalité est que nous n’avons plus le contrôle. Le contrôle, nous l’avons perdu au moment ou nous avons accepté les CGU de facebook, en nous arrêtant, soyons honnêtes, juste le temps de scroller en bas de page pour cocher la petite case « j’accepte ». C’est à dire 3 secondes et demi.
De plus, nous sommes aujourd’hui en train de migrer vers un état d’esprit ou, si tu veux avoir le contrôle de ta vie, on te renie. Pire, la société t’accuse. De quoi ? D’être différent.

Si nous avions le contrôle, les inégalités ne seraient pas aussi abyssale entre les classes sociales. Si nous avions le contrôle, le capitalisme serait déjà mort. Si nous avions le contrôle, nous aurions déjà migré vers un autre système, certainement plus propre et plus respectueux.

La vie privée, beaucoup de gens voient ça comme un truc très personnel. Genre la vie privée, c’est uniquement dans ma salle de bain ou dans ma chambre quand je fais des choses qui ne regarde que moi. Mais c’est faux, la vie privée est bien plus large que ça. La vie privée peut être question de groupe aussi. La conversation que vous avez eu avec Jeannine au boulot ne regardait que vous et Jeannine. Certaines personnes pourraient être concernées, elles pourraient faire partie du cercle, mais pas toute. Surtout pas Robert par exemple.
Si il n’y avait pas de vie privée, il n’y aurait pas de rideau dans les bureaux de vote. Si il n’y avait pas de vie privée, les réseaux sociaux ne proposeraient pas de base d’être « ami » pour voir le profil de quelqu’un.
Pourquoi vous, en tant que personne, vous devez « ajouter un ami » pour avoir accès à son compte, alors qu’une entreprise ou un gouvernement peut tout savoir sur vous sans vous avoir ajouté comme ami ? Bizarre non ?

Un Cypherpunk est un activiste de la cryptographie. Il croit en la vie privée pour tous et acte dans ce sens.

Si on regarde un peu ce que les Cypherpunks écrivaient dans les années 80, avant que la technologie telle qu’elle est aujourd’hui n’arrive, on peut se dire que ces types avaient mis le doigt dessus. Du coup, il ne me reste plus qu’a partager ce texte d’un cypherpunk écrit en 93.

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Manifeste d’un Cypherpunk

par Eric Hughes

La vie privée[1] est nécessaire pour une société ouverte dans l’ère électronique. La vie privée n’est pas un secret. Une affaire privée est ce qu’un individu ne veut que le monde entier sache, mais une affaire secrète est ce qu’un individu ne veut que quiconque sache. La vie privée est le pouvoir de se révéler sélectivement au monde.

Lorsque deux partis ont une certaine forme d’échange, chacun possède ensuite un souvenir de leur interaction. Chaque parti peut parler de son propre souvenir de leur échange; comment quelqu’un pourrait-il empêcher cela? Des lois pourraient être adoptées contre cela, mais la liberté d’expression, encore plus que celle de la vie privée, est fondamentale à une société ouverte; nous ne cherchons en aucun cas à restreindre quelque expression qu’elle soit. Si plusieurs partis dialoguent au sein d’un même forum, chaque parti peut communiquer avec tout le reste et agréger ensemble leur connaissance sur les individus et les autres partis. Le pouvoir des communications électroniques a permis un tel regroupement d’expression, et cela ne peut disparaître simplement parce que nous pourrions le souhaiter.

Puisque nous désirons une vie privée, nous devons nous assurer lors d’un échange que chaque parti ait seulement connaissance de ce qui sera directement nécessaire à cet échange. Puisque n’importe quelle information peut être évoquée, nous devons nous assurer que nous en révélons le moins possible. Dans la plupart des cas l’identité personnelle n’est pas mise en évidence. Quand j’achète un magazine dans une boutique et que je tends des espèces au vendeur, il n’est pas nécessaire de savoir qui je suis. Quand je demande à mon prestataire de services réseau d’envoyer et de recevoir des messages, mon prestataire n’a pas besoin de savoir avec qui je parle ou ce que je dis ou ce que les autres me disent; mon prestataire a seulement besoin de savoir comment il va envoyer le message et combien je lui dois pour le service fourni. Quand mon identité est révélée par le mécanisme sous-jacent de l’échange, je n’ai aucune vie privée. Je ne peux ici choisir ce que je dévoile de moi-même; je devrais toujours me révéler.

Par conséquent, la vie privée dans une société ouverte requiert des systèmes d’échanges anonymes. Jusqu’à présent, l’argent liquide a été la base d’un tel système. Un système d’échanges anonyme n’est pas un système d’échanges secret. Un système anonyme renforce le pouvoir des individus à révéler leurs identités quand ils le désirent et seulement quand ils le désirent; c’est l’essence-même de la vie privée.

La vie privée dans une société ouverte requiert également la cryptographie. Si je dis quelque chose, je veux que cela soit entendu uniquement par ceux à qui le message était destiné. Si le contenu de mon message est ouvertement disponible au monde, je n’ai pas de vie privée. Crypter, c’est indiquer le désir d’une vie privée, et crypter avec une faible cryptographie est l’indication d’un désir faible pour une vie privée. En outre, révéler son identité avec assurance lorsque l’anonymat est par défaut requiert une signature cryptographique.

Nous ne pouvons attendre des gouvernements, des entreprises et des autres organisations majeures sans visage de nous accorder une vie privée par acte de bienveillance. C’est à leur avantage de parler de nous, et nous devrions nous attendre à ce qu’ils le fassent. Tenter de les en empêcher, c’est se battre contre les réalités du renseignement. Le renseignement ne veut pas juste être libre, il est avide de liberté. Le renseignement tend à remplir l’espace de stockage disponible. Le renseignement est le plus jeune, le plus fort des cousins de la Rumeur; le renseignement a le pied plus léger, a plus d’yeux, en connaît davantage, et comprend moins que la Rumeur.

Nous devons défendre notre propre vie privée si nous nous attendons à en avoir une. Nous devons nous rassembler et créer des systèmes qui nous permettent d’arriver à des échanges anonymes. Les gens ont défendu leurs propres vies privées pendant des siècles par des murmures, l’obscurité, des enveloppes, des portes fermées, des poignées de main secrètes, et des messagers. Les technologies du passé ne permettaient pas une confidentialité solide, les technologies électroniques le permettent.

Nous les Cypherpunks sommes dévoués à construire des systèmes anonymes. Nous défendons notre vie privée avec la cryptographie, avec des systèmes de renvoi anonymes, avec des signatures digitales, et avec une monnaie électronique.

Les Cypherpunks écrivent du code. Nous savons que quelqu’un doit élaborer des logiciels défendant la vie privée, et puisque que nous ne pouvons avoir de vie privée à moins que nous tous en soyons pourvus, nous allons les réaliser. Nous publions notre code afin que nos semblables Cypherpunks s’entraînent et jouent avec. Notre code est libre à tous d’être utilisé, dans le monde entier. Nous ne nous en soucions guère si vous n’approuvez pas les logiciels que nous développons. Nous savons qu’un logiciel ne peut être détruit et qu’un système largement répandu ne peut être arrêté.

Les Cypherpunks déplorent les régulations sur la cryptographie, le cryptage étant fondamentalement un geste privé. En fait, le geste de crypter retire le renseignement du domaine public. Même les lois jusqu’ici contre la cryptographie atteignent seulement la frontière d’une nation et le bras de sa violence. La cryptographie va inéluctablement se répandre dans l’ensemble du globe, et avec elle les systèmes d’échanges anonymes qui la rendent possible.

Pour que la confidentialité soit largement répandue faut-il qu’elle fasse partie d’un contrat social. Le peuple doit se rassembler et déployer ensemble ces systèmes pour le bien commun. La vie privée ne peut s’étendre que grâce à la coopération entre les membres d’une société. Nous les Cypherpunks sollicitons vos questions et vos inquiétudes et espérons que vous puissiez vous engager afin que nous ne nous fassions pas d’illusions. Nous ne nous ferons cependant pas dévier de notre course sous prétexte que certains désapprouveraient nos objectifs.

Les Cypherpunks sont activement engagés à rendre les réseaux plus sûrs pour la vie privée. Avançons ensemble en vitesse.

En avant.

Eric Hughes <hughes@soda.berkeley.edu>

9 mars 1993


Traduit de l’Anglais par Crystelle Vu – 2014-2015

[1]Memento: « Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes à son honneur et à sa réputation. Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes. » – Art. 12, Déclaration universelle des droits de l’Homme, 1948

Post repris depuis https://activisme.fr/cypherpunk/manifesto.html

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